J’ai une affection particulière pour les terres et les ocres, peut-être parce que c’est un vrai trésor que la nature nous offre, avec tant de couleurs et de nuances. C’est pour ça que j’ai voulu faire une gamme d’aquarelle artisanale uniquement composée de pigments naturels.

Un pigment qui n’a besoin de personne

Contrairement à la plupart des couleurs d’une palette d’aquarelle, une terre ou un ocre naturel n’est pas le résultat d’une synthèse chimique pensée pour obtenir une teinte précise. C’est un minéral, extrait tel quel, qui porte sa couleur en lui depuis toujours. Pas de mélange de pigments pour l’obtenir, pas de correction pour la stabiliser : elle est ce qu’elle est, brute, entière.

J’aime cette pureté, cette terre qui n’imite rien et qui nous surprend.

Même l’odeur d’un pigment naturel est différente. Ça sent la terre, la nature.

Une histoire vieille de 300 000 ans

Ce qui me fascine aussi, c’est l’ancienneté de cette matière. On a longtemps pensé que l’usage de l’ocre remontait à quelques dizaines de milliers d’années. Les découvertes archéologiques les plus récentes reculent cette histoire bien plus loin : des fragments d’ocre portant des traces d’utilisation ont été retrouvés sur les sites de Kapthurin, au Kenya, et de Twin Rivers, en Zambie — datés respectivement d’environ 300 000 et jusqu’à 400 000 ans. Sur le site sud-africain de Blombos, des coquillages ayant servi de récipients à pigment et des pierres à broyer, vieux d’environ 100 000 ans, témoignent d’un véritable savoir-faire de préparation de la couleur. Les Néandertaliens eux-mêmes utilisaient déjà l’ocre il y a environ 70 000 ans en Europe.

Cette terre a ensuite accompagné l’humanité à travers les âges : peintures pariétales de Lascaux, figurines comme la Vénus de Willendorf, sépultures ornées comme celle de Sungir en Russie, où des squelettes vieux de 32 000 ans reposent recouverts d’ocre rouge. Peindre avec de l’ocre aujourd’hui, c’est donc reprendre un geste que l’humanité répète depuis plus longtemps que tout autre usage connu de la couleur.

Peinture pariétale de la grotte de Lascaux
Peinture pariétale, grotte de Lascaux — source : Wikimedia Commons.

D’où vient cette lumière si particulière

Il y a aussi, dans les terres et les ocres, une lumière qu’on ne retrouve pas dans les pigments de synthèse. Elle vient de leur composition même : une terre ocre est un mélange intime de très petits cristaux — de goethite pour les jaunes, d’hématite pour les rouges (obtenue par cuisson de la goethite) — pris dans une matrice d’argile, à une échelle microscopique, de l’ordre du micron.

Ce qui rend cette matière si vivante sous le pinceau, c’est justement cette hétérogénéité : contrairement à un pigment synthétique, chimiquement uniforme d’un grain à l’autre, une terre naturelle est faite d’une multitude de minuscules cristaux irréguliers, chacun légèrement différent des autres. Vu au microscope, un ocre a de quoi surprendre : comme l’explique Jamy de « C’est pas sorcier », une particule d’ocre a presque des allures de boule à facettes miniature. Ses cristaux, disposés sans ordre, ne renvoient jamais la lumière tout à fait de la même façon d’un point à l’autre. C’est cette irrégularité minérale qui donne aux terres cette lumière et cette façon qu’a la couleur de ne jamais être tout à fait plate.

Selon les régions, ce mélange donne aussi des nuances très différentes : le jaune, le rouge, le marron n’ont jamais tout à fait le même éclat d’un gisement à l’autre. Le rouge Ercolano, par exemple, dégage un éclat lumineux, une lumière presque orange. L’ocre jaune du Vaucluse, elle, est particulièrement chaude — elle éblouit presque.

Aquarelle artisanale faite main, ocre jaune foncé du Vaucluse, pigment naturel

Une couleur venue de très loin

Ces ocres sont utilisées depuis la préhistoire, par différentes lignées humaines jusqu’à nous aujourd’hui, et je trouve ça fascinant.

Je me dis que la sensibilité à la couleur et à l’art est ancrée en nous depuis toujours, peut-être même dans nos gènes. Elle nous donne envie d’aller chercher, dans ce que la nature met à notre disposition, de quoi créer. Ce n’est pas pour se soigner, mais c’est peut-être, d’une certaine façon, thérapeutique pour l’âme.

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